Humanitaires : la générosité a-t-elle un prix?
Ils ont vécu des situations de stress intenses. Perçus comme des héros, ils se sont sentis utiles, mais à leur retour de missions, les humanitaires sont souvent déboussolés. Le soutien psychologique leur fait parfois cruellement défaut.
Article paru dans Questions de femmes - Juillet 2007
Gonzague RAMBAUD

« La mort, la violence, la famine… Les ONG en parlent aux humanitaires, mais à demi-mot. Lorsque je rencontre des gens qui veulent s’engager et qui m’interrogent sur mon expérience, je leur dis sans détour ce que j’ai dû affronter lors de ma première mission : des corps d’enfants qu’on devait mettre dans des sacs plastiques au petit matin parce que le choléra les avait emportés pendant la nuit. » Frédérique, 44 ans, a travaillé comme logisticienne pour les plus grandes ONG. Comme beaucoup de volontaires partis dans des pays en guerre, son quotidien était fait de violence, de danger, de la souffrance des bénéficiaires. Avec des conditions de travail difficiles : stress, journée de travail de 12h et plus, pas de loisirs, vie en groupe, étroite frontière entre la sphère privée et professionnelle… Autant d’expériences extrêmement éprouvantes sur le plan psychologique. Et, paradoxalement, peu ou pas de personnes avec qui en parler.
Aucune préparation psychologique
Aujourd’hui, Frédérique vit à Paris. Lorsqu’on lui demande si les humanitaires sont assez soutenus et préparés psychologiquement, la réponse fuse : « En dix ans, je n’ai
jamais vu un psychologue. Ni avant les missions, ni au retour ». Comme
d’autres personnes interviewées, elle préfère rester discrète et ne pas citer le nom de ses « anciens employeurs », tous très connus. Car si les futurs expatriés sont bien formés sur des aspects techniques (logistique, soins, constructions, déplacements, géopolitique, etc.), ils le sont peu – ou pas du tout - sur le plan psychologique. Il existe bien ici ou là des formations à la gestion du stress dispensées en amont, mais elles sont rares. Urgence oblige. Pas toujours le temps de former les humanitaires. La première priorité, c’est la réactivité. Il faut rapidement envoyer des gens pour intervenir dans des zones de conflits où la guerre et la famine sévissent. « Souvent, les gens arrivent à Paris au siège de l’ONG, prennent leurs billets, et partent le lendemain », explique Frédérique.
Sans formation pour les aider à gérer un quotidien particulièrement difficile, salariés et bénévoles des ONG sont souvent désemparés. D’une manière générale, la plupart des ONG n’envoie des psys sur place que lorsqu’un incident grave et traumatisant pour les équipes sur place est survenu : viols, agressions, menace de morts,
braquages, etc. Mais il semblerait que la question, ô combien importante, du soutien psychologique des humanitaires ait été mise de côté. « Les psys ne font pas partie de la culture du milieu humanitaire », confirme Cyril Causar, psychologue et responsable de la cellule de gestion du stress d’Action Contre la Faim (ACF). Ce que confirme l’étude menée par Philippe Lemarchand et Chrisitian Robineau, psychologues cliniciens, membres de l’Institut de recherche sur la résolution non-violente des conflits et auteurs de « Intervenants civils et souffrance psychique ». Sur le psychisme en général, écrivent-ils, « les associations humanitaires demeurent relativement timides en la matière, alors que l’on pourrait s’attendre à un plus grand intérêt de la part de groupes dont le soulagement de la souffrance est la fondamentale raison d’être ».
Une autre enquête réalisée par le Centre de psychologie humanitaire pointe également le manque de moyens mis en œuvre pour soutenir psychologiquement les humanitaires. Les auteurs rapportent que sur les 74 ONG interrogées, « seulement 10 % se sont réellement donné les moyens de