Article paru dans le Nouvel Observateur du jeudi 16 juin 2005. Stéphane Arteta.
Y a-t-il une vie après le volontariat? LES NAUFRAGES DE L'HUMANITAIRE
Partir aider les plus démunis à lautre bout de la planète, cest le choix que font chaque année plus de 4 000 Français. Mais attention à la gueule de bois :chômage, précarité et difficultés de logement les attendent souvent au retour.
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Ils se retrouvent un samedi par mois, dans un local du quartier des Halles, à Paris. Déracinés, désorientés, parfois déprimés, certains ont besoin de voir du monde. Dautres viennent rencontrer des compagnons dinfortune, qui ont connu les mêmes galères, pour partager leurs expériences. A la manière des Alcooliques anonymes, chacun ici écoute et se raconte. Et dire quil y a quelques semaines, quelques mois encore, ils étaient des «héros» Depuis trois ans, lassociation Résonances Humanitaires sest spécialisée dans laccueil des expatriés de retour de mission. Aide à la réinsertion, bilan de compétences ou simple réconfort, léquipe de bénévoles apprend à ces samaritains de retour en France à redresser la tête. A renouer avec la réalité, après des années passées à lécart de tout. «Après le choc culturel du retour, il y a le choc social», explique Daniel Mulard, président de lassociation.
Conflits meurtriers, catastrophes planétaires, les caméras sont friandes de ces religieux qui consacrent leur vie aux plus démunis, de ces blouses blanches qui auscultent et soignent aux quatre coins de la planète. Comme si lhumanitaire se résumait à une affaire de bonnes surs ou de french doctors. Derrière le cliché, pourtant, il y a toute une «armée» de «petits soldats» quon ne voit jamais. Des comptables, des agronomes, des anthropologues, des ingénieurs en BTP, des spécialistes de laquaculture ou encore des diplômés de géopolitique, qui abandonnent tout pour sengager dans des missions durgence, de reconstruction ou de développement. Ces volontaires internationaux nont pas de visage. Même pendant la récente tragédie du tsunami on les a peu vus. Rien quen France ils sont pourtant plusieurs milliers à partir aux quatre coins du globe, pour plusieurs mois, parfois plusieurs années.
Mais le plus dur les attend parfois à leur retour. Il y a dabord une épreuve psychologique. Il faut surmonter les traumatismes, oublier les horreurs vues sur le terrain pour réapprendre à vivre.
Cest dailleurs souvent ce qui pousse les expatriés à rentrer. «La misère ma marqué, ça ma renvoyé à ma propre fragilité», raconte Philippe Delon, 32 ans, qui a passé un an et demi auprès des enfants des rues en Arménie puis effectué plusieurs missions avec des malades du sida en Afrique: «Voir des gens en train de mourir, cétait dune violence extrême, se souvient-il. Javais atteint ma limite, jallais y laisser des plumes. Jai senti quil fallait que je me pose pour me reconstruire.» «Jétais fatiguée de partir, je vivais chaque fin de mission comme un déchirement. Cétait trop dur émotionnellement», renchérit Myriam Genel, 27 ans, passée par la Moldavie, la Serbie, le Burundi et lEthiopie pour Pharmaciens sans Frontières, Solidarité et la branche suisse de Médecins sans Frontières.
Viennent ensuite les difficultés matérielles, la galère sociale. Beaucoup de volontaires se retrouvent dans une situation de grande précarité en rentrant. La plupart du temps, ils ont signé avec une ONG un contrat de deux ans. Mais celui-ci nest pas soumis au Code du Travail et les volontaires ne cotisent ni pour la retraite ni pour le chômage pendant leur mission. Au printemps dernier, une loi a été votée à lAssemblée pour améliorer leur situation à leur retour. Il était temps. Car latterrissage est souvent brutal. Myriam, qui dirigeait au Burundi une équipe de 70 personnes, sest ainsi retrouvée du jour au lendemain au RMI: «Je suis passée de la suractivité à rien. Comme je navais pas eu de feuilles de paie, javais le sentiment quon me considérait comme une glandeuse sponsorisée pendant trois ans par ses parents. Dans le monde du travail, javais presque honte de mon parcours.»
Daprès une étude menée par Résonances Humanitaires auprès de 128 expatriés, il y a trois ans, plus de 62% déclaraient ne pas avoir de ressources suffisantes pour accéder à un logement à leur retour. «Quand je suis rentré, je navais pas droit au chômage, raconte Sylvain Fauroux, 33 ans, dont trois avec Handicap International en République Centrafricaine, en Sierra Leone, en Angola, au Cambodge, au Sénégal ou au Mozambique.


Jai vécu sur mes économies en cherchant un travail. Ça a été un vrai choc psychologique. Alors que pendant mes missions jétais nourri, logé, blanchi pour moccuper de personnes dans une grande pauvreté, je suis passé moi-même du confort à la précarité. En rentrant, je navais plus dutilité. Javais perdu la réalité du monde du travail. Cest un sentiment de solitude extrêmement fort.» Pour sen sortir, il a décidé de reprendre une formation à Saint-Etienne, sur la gestion des structures dinsertion.