Article paru dans le Nouvel 
Observateur du mercredi 9 juin 
2004. Arnaud Gonzague.
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Les voies de la solidarité 

Ni bénévole, ni salarié : pour tous ceux qui rêvent de s’engager à l’étranger afin d’aider une organisation humanitaire, il existe un statut peu connu, le volontariat de solidarité internationale.

 

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Il a fallu trois ans à Christophe pour réaliser que le poste de directeur d’hôtel qu’il occupait dans une grande chaîne internationale n’était pas fait pour lui. C’était en 1993. «Je n’en pouvais plus d’avoir les yeux rivés sur la seule rentabilité. Je recherchais un supplément d’humanité.» Il démissionne alors et, un peu par hasard, s’engage comme volontaire pour Action contre la Faim. Il veut du changement, il est servi! Le voilà qui supervise la gestion de dispensaires soudanais chargés d’accueillir des réfugiés chassés de Khartoum par la guerre civile. C’est un choc, salutaire. «Quand vous côtoyez des familles en détresse, c’est très émouvant, mais au moins vous agissez. C’est plus satisfaisant que de les regarder à la télévision.» Christophe comprend que la solidarité internationale n’est pas une simple parenthèse dans sa vie. Il s’engage ensuite au Rwanda, en Bosnie, en République démocratique du Congo, au Timor… Revenu en Europe depuis quelques années, il songe sérieusement à… reprendre le large.

Ils sont nombreux, les Français qui comme lui ont décidé un jour de partir prêter main-forte à une ONG dans un pays du tiers-monde: autour de 2000 chaque année, selon les pouvoirs publics (beaucoup plus, selon les ONG). Ils s’embarquent avec un statut unique au monde: le volontariat de solidarité internationale (VSI), qui permet à toute personne majeure de se mettre au service d’organisations françaises agréées par l’Etat (24 à ce jour) pour une durée de trois ans maximum. Les volontaires ne sont pas des bénévoles: sur place, ils sont nourris, logés, bénéficient d’une couverture sociale et perçoivent une petite indemnité (100 à 700 euros par mois).

«C’est l’expérience la plus forte et la plus enrichissante de ma vie», n’hésite pas à dire Gaëtan, qui a officié dans un orphelinat haïtien avec sa femme, Emilie.

Beaucoup d’anciens VSI pensent comme lui: 96% – pas moins – s’estiment satisfaits de leur mission, selon une enquête du collectif Clong-Volontariat.

Mais attention, l’envie de bouger et l’altruisme ne suffisent pas: des compétences techniques et une expérience professionnelle sont généralement requises chez les candidats, ce qui explique que 70% des VSI possèdent le niveau bac+3 ou plus.

Il faut également une vraie solidité psychologique. Les CV sont épluchés avec minutie et beaucoup sont refusés. Les compétences humaines sont encore plus indispensables. Certains tempéraments sont d’office jugés inaptes. «Le pire, c’est celui qui pense: "J’ai tout compris et je vais sauver le monde d’un claquement de doigts." Parce que c’est le moyen le plus sûr de braquer les gens et de tout rater», souligne Prune, jeune psychologue volontaire pendant deux ans à Hô Chi Minh-Ville (Vietnam). La qualité première et fondamentale du volontaire, c’est en effet sa faculté d’adaptation. «Il faut arriver comme une éponge, prêt à tout recevoir», résume Anne-Marie, infirmière qui a exercé dans une maternité d’Haïti.

Rester humble, c’est aussi accepter que notre rationalité occidentale soit parfois mise à mal. Anne-Marie n’a jamais pu convaincre l’entourage d’un de ses patients sidéens que son état n’était pas dû… aux mauvaises actions d’un fantôme. Prune, elle, a fini par admettre que, consultation psy ou pas, les Vietnamiens ne parlent jamais de sexualité et n’aiment guère les portes fermées, soupçonnant facilement que derrière on se la coule douce...

Et puis il faut le dire: sur place, les volontaires sont souvent soumis à des horaires harassants et à des conditions de vie plus que spartiates.

«Ce n’est pas très romantique, mais les trois premiers mois on souffre du manque d’eau courante, d’électricité, de la saleté parfois, se souviennent Gaëtan et Emilie. On travaillait six jours sur sept et l’on manquait d’intimité. Cela a mis parfois notre couple à rude épreuve.» Il faut être solide pour supporter la très grande autonomie laissée aux volontaires. «Autonomie, c’est un euphémisme, sourit Prune. Cela s’apparente surtout à de la démerde!»

Mais de l’avis général, le plus difficile est le retour en France. Après deux ou trois ans, c’est une véritable gifle que de renouer avec notre société du confort mais aussi de l’individualisme et du stress. «Le plus terrible, c’est le sentiment que personne n’a besoin de vous», analyse Prune, rentrée il y a tout juste un mois. L’expérience du VSI est tellement forte que beaucoup d’anciens ne peuvent reprendre le cours normal de leur vie. «Tous les commerciaux que je connais ont changé de métier au retour», résume Gaëtan. Et les conditions matérielles qui les attendent n’aident pas. Car si le VSI ouvre le droit aux allocations chômage pour les anciens salariés, les autres doivent se contenter du RMI.

Quant à tirer profit de leur expérience pour retrouver un emploi, la plupart regrettent qu’elle fasse plutôt tache sur leur CV. «J’ai eu plus de responsabilités qu’un patron de PME, mais personne, ici, n’en fait cas», enrage Christophe, qui a choisi de devenir salarié d’ONG malgré la faible quantité d’offres d’emplois. «Partis deux ou trois ans, ils sont vus par les DRH comme des gens instables ou immatures», s’insurge Eric Gazeau, animateur de Résonances Humanitaires, une association chargée de soutenir et de réorienter les anciens volontaires. Y a-t-il une vie après l’humanitaire ?