Article paru dans les Echos du 19 octobre 2005. Caroline Montaigne
La réinsertion des anciens humanitaires
Du volontariat humanitaire au salariat dans le privé, il pourrait n'y avoir qu'un pas. En réalité, la transition reste difficile, en raison de préjugés de part et d'autre.

La
liste est longue. Boy-scout, pas sérieux, idéaliste, électron
libre incapable de se plier aux règles et à la vision économique
de l'entreprise... Ce sont les principaux préjugés des chefs
d'entreprise et DRH à l'encontre des anciens de l'action humanitaire.
A l'heure où les entreprises clament vouloir être citoyennes,
dans les faits, certaines barrières ont encore du mal à
tomber. « L'expérience humanitaire est soit mal perçue,
soit complètement occultée par les employeurs », remarque
Géraldine Kahn, DRH de l'association Première Urgence et
ancienne responsable du recrutement dans le privé.
François Rivat se souvient qu'après trois ans de mission
en Afghanistan, au Cambodge, en Iran et au Pakistan, son retour en France
n'a pas été facile. Bien qu'armé d'un diplôme
d'école de commerce (EAP-ESCP) et d'un DESS, il a mis plus de trois
mois à trouver un simple contrat d'alternance : « Alors que
certains collègues ayant moins de diplômes et d'expérience
professionnelle n'avaient aucun problème. On m'a fait comprendre
que je n'étais pas stable et que j'allais perturber le fonctionnement
de la société. »
Les entreprises ne sont pas les seules à voir l'engagement humanitaire d'un oeil critique. « A l'Apec, on m'a fait remarquer que j'avais deux ans de «trou» dans mon CV et que cela n'allait pas plaire aux recruteurs », se souvient Clémence Mayaut, ingénieur procédé biologique de formation et qui a passé deux ans en Indonésie, dans un centre de formation de contrôle qualité de confitures et de vins de fruits. « Pour moi, c'était avant tout une expérience professionnelle qui correspondait à ma formation », souligne-t-elle. Il est tout de même plus facile de se réinsérer quand la coupure n'a pas été trop longue (moins de cinq ans) et quand la mission est en rapport avec le cursus suivi auparavant. L'aide au développement, par nature plus encline à l'acquisition de compétences professionnelles, a tendance à être mieux perçue que les missions d'urgence.
Lexique de concepts
Pourtant, les ONG étant aujourd'hui de plus en plus professionnalisées, les humanitaires occupent souvent des postes qui requièrent des compétences techniques, une culture de la performance et des règles de gestion.
« Lors de mes entretiens, quand j'expliquais que j'avais mis en place au Pakistan une démarche qualité comparable à ce qui est fait dans le privé, mes interlocuteurs n'y croyaient pas. Cela leur paraissait trop abstrait pour être transposé au monde de l'entreprise », poursuit François Rivat.
La communication entre le monde de l'humanitaire et celui de l'entreprise serait-elle impossible ? Evidemment non, mais chacun doit évoluer l'un vers l'autre. Car les anciens humanitaires ont aussi leurs préjugés. A leur retour, la majorité d'entre eux se tournent plutôt vers le milieu associatif ou les collectivités locales, persuadés qu'ils ne pourront s'épanouir dans le privé. Ils doivent aussi mieux se préparer, en réadaptant leur vocabulaire, par exemple. Après plusieurs années passées en ONG, les termes utilisés ne sont plus forcément ceux de l'entreprise, ce qui peut générer incompréhension ou confusion. Etre « coordinateur » en Bosnie ne signifie pas grand-chose pour un recruteur, alors que cela correspond aux fonctions d'un directeur administratif et financier.