Article paru dans La Croix du 26 janvier 2006. Catherine Rebuffel
L'humanitaire mène à tout... à condition d'en sortir
Les anciens volontaires des ONG françaises ont du mal à retrouver un emploi en France après des années d'expatriation. Une association tente de les y aider.
Elle aura bientôt 37 ans, un diplôme d'ingénieur agronome délivré par la célèbre école de Paris-Grignon... et survit grâce au RMI, dans un petit 15 m2. Pour Ingrid Brugioni, l'atterrissage a été brutal après quatorze ans en Bolivie, dans le développement. Nombre d'humanitaires restés trop longtemps hors de France, vivent ainsi de plein fouet le décalage entre deux mondes, deux sociétés, deux modes de vie radicalement différents. D'autant plus qu'à leur retour, leur statut de "volontaire" - le plus fréquent -n'ouvre aucun droit aux indemnités chômage. En outre ,dans le cas d'Ingrid, comme dans d'autres, l'expérience professionnelle acquise à l'étranger ne vaut souvent rien aux yeux d'éventuels employeurs. Pire, le supposé profil humanitaire, "instable, incontrôlable" effraie parfois le monde de l'entreprise.
"Il y a une réelle incompréhension de ce que sont les métiers de l'humanitaire. La plupart du temps, on ne rentre pas dans les cases, notamment à l'ANPE qui n'est pas habituée à nos parcours un peu atypiques", regrette Thierry Arnoult. Lui est âgé de 44 ans, dont 14 en missions humanitaires, dans le domaine de l'urgence et du développement. Plus question de redevenir simple éducateur spécialisé. La palette de son savoir-faire, sa capacité de créativité et d'initiative, de prise de responsabilité, doivent pouvoir s'épanouir ailleurs, mais dans quoi ?
Pour l'instant, il a encore du mal à préciser son projet professionnel. "Après l'humanitaire, nous cherchons tous à mettre du sens dans nos métiers" poursuit Thierry. Voilà résumée la principale difficulté : retourner à une vie tranquille et banale où l'on n'est plus un acteur important de ce qui s'y passe.
C'est pour aider ces anciens volontaires à retrouver leur place dans la société française qu'Éric Gazeau a créé en 2002 l'association "Résonances Humanitaires" (RH). Lui-même a passé sept ans de sa vie dans ce secteur. En Bosnie, au Rwanda, au Soudan et en Afghanistan, il a encadré des équipes de volontaires. Il sait de quoi il parle. De retour en France, il a pris conscience des difficultés à retrouver un emploi. Et a fondé son association. Une étude réalisée fin 2002(consultable sur le site Internet de l'association) a confirmé ce qu'il subodorait : la moitié des interviewés vivaient du RMI. Et, c'est encore la tendance générale. Heureusement la plupart peuvent compter sur la solidarité familiale. Ce qui leur évite la rue.
Avec son équipe - une vingtaine de personnes, dont quinze consultants, tous bénévoles - Eric a mis en place une méthodologie pour aider ces "vétérans" à valoriser leurs compétences. Grâce à son réseau et ses contacts avec des chefs d'entreprise, notamment à travers un partenariat avec Pierre et Vacances,
RH organise des entretiens avec des cabinets de recrutement. "Nous essayons de faire tomber les préjugés qui perdurent dans le monde de l'entreprise", explique t-il.
Son principal souci : faire en sorte que "les gens reprennent vite pied avec la réalité d'ici et retrouvent confiance en eux. La sphère humanitaire est très cloisonnée, tant que vous restez à l'intérieur, ça va, mais dès que vous voulez en sortir, tout devient compliqué", constate le directeur de l'association.
C'est aussi pour leur permettre de "vider leur sac" que RH propose des temps de paroles et d'échanges tous les premiers samedi du mois entre 11h et 13 h à l'espace Cerise de la paroisse Saint-Eustache, à Paris.
Malgré cette difficulté et le manque évident de moyens financiers, l'association (à but non lucratif) n'a pas cessé ses activités. En un an, sur 160 personnes dont elle s'est occupée, un tiers a retrouvé un emploi salarié, soit dans une ONG, soit dans une entreprise classique, ou encore une collectivité locale.
C'est le cas d'Élise Briançon, 30 ans, qui vient de décrocher un poste d'encadrement dans une entreprise de recyclage. "Je cherchais un domaine avec une certaine dimension éthique.